« Niemals Gewalt! » Astrid Lindgren

« Niemals Gewalt! » Astrid Lindgren

C’est à l’occasion de la Journée de la non-violence éducative en France que j’aimerais vous faire (ré)découvrir l’une de plus belles plaidoiries pour une Enfance libre et épanouie. Il s’agit de discours d’Astrid Lindgren prononcé en 1978, lors de la cérémonie de remise du prestigieux prix de la paix en Allemagne. Le discours « Niemals Gewalt! » (« Never Violence! » en anglais) de Lindgren ainsi que son œuvre ont joué un rôle magistral dans le changement du regard de la société suédoise sur les enfants. En effet, la Suède connaît un revirement législatif inédit en 1979 avec une loi qui rend les enfants et les adultes égaux face à toute forme de violence.

Si vous voulez vous faire une idée de l’expérience suédoise en la matière, je vous recommande très chaleureusement le film « Même qu’on naît imbattables » de Marion Cuerq et Elsa Moley. Je vous laisse méditer sur ces paroles de Marion et l’image mentale du bond qu’elle a l’impression de faire dans le passé lorsqu’elle rentre en France après avoir vécu en Suède. « Pour moi aujourd’hui, revenir en France, c’est comme sauter dans une machine à remonter le temps. Loin dans le temps. Trop loin. Et c’est de là entre autre qu’est née l’envie de faire ce film. Un documentaire où je vous invite vous aussi à sauter dans cette machine à remonter le temps, mais … dans l’autre sens, pour vous rendre dans le futur qui pourrait être celui de la France. »

Sans plus tarder, je vous laisse découvrir la traduction libre du discours d’Astrid Lindgren réalisée par mes soins.

© astridlindgren.se

 

Jamais la violence !

« Mes chers amis,

La première chose à faire est de vous remercier, et je le fais du fond du cœur. Le Prix des Éditeurs Allemands pour la Paix brille d’une aura si solennelle, et en avoir été récompensée est un tel honneur qu’à cet instant le tenir de mes mains tremblantes fait faiblir mes genoux. Mais me voici, à l’endroit exact où, à travers les années, tant d’hommes et de femmes sages ont soutenu et exprimé leurs espoirs pour le futur de l’Humanité et la paix durable qui nous préoccupent tous.

Que puis-je dire qui n’a pas déjà été dit et mieux que je n’en suis capable?

Parler de la paix c’est parler de quelque chose qui n’existe pas. La paix authentique ne peut être trouvée nulle part sur cette Terre, elle n’a probablement jamais existé, elle n’est probablement qu’un objectif que nous sommes d’évidence incapables d’atteindre.

Depuis aussi longtemps que nous autres, êtres humains vivons sur cette planète, nous avons sans cesse cédé à la violence et à la guerre. Ainsi la paix fragile qui existe parfois est continuellement menacée.

En ce moment même, le monde entier vit dans la peur d’une nouvelle guerre qui nous dévastera tous. Face à cette menace, il est juste de dire que ceux qui œuvrent pour la paix et le désarmement sont plus nombreux que jamais. On pourrait voir là un espoir. Mais c’est si difficile de garder l’espoir. Les politiciens se rassemblent en hordes pour des rencontres au sommet, parlent avec véhémence du désarmement, mais seulement du désarmement auquel ils désirent voir les autres nations se plier… « Votre pays doit se désarmer, pas le mien! »

Personne ne veut être le premier à s’y coller, personne n’ose commencer, parce que tout le monde est si effrayé et a si peu de foi dans les aspirations pacifiques des autres.

Et tandis que les discours sur le désarmement se succèdent, le réarmement avance à une vitesse sans pareil. Ce n’est pas surprenant que nous soyons tous effrayés, à l’Est comme à l’Ouest, dans le Nord comme dans le Sud, que nous vivions dans un pays doté d’une grande puissance ou un petit pays neutre. Nous savons qu’une nouvelle guerre majeure affecterait l’humanité toute entière, et cela ne changera pas la donne à la fin qu’il soit neutre ou non si je gis morte sous un tas de ruines!

Après ces millénaires belliqueux n’est-il pas temps pour nous de nous demander s’il existe une faute inhérente à notre condition nous conduisant continuellement à la violence ? Sommes-nous condamnés à périr du fait de notre propre agressivité ? Nous désirons tous la paix. Alors existe-t-il la moindre possibilité de tout changer avant qu’il ne soit trop tard ? D’apprendre à prendre nos distances avec la violence ? D’essayer de devenir tout simplement une nouvelle sorte d’êtres humains ? Mais comment réussir une telle tâche, par quoi devrions-nous commencer ?

Je crois que nous devrions commencer par le commencement. Avec les enfants. Vous avez accordé votre Prix pour la Paix à une autrice de livres pour enfants, et cela signifie que vous ne pouvez attendre de ma part une quelconque vision politique de grande envergure, ni des propositions pour résoudre des problèmes internationaux. Je veux parler des enfants. De mes inquiétudes à leur sujet, et de mes espoirs pour et envers eux. Les enfants d’aujourd’hui finiront par prendre la direction de ce monde, s’il en reste encore quelque chose. Ils sont ceux qui prendront les décisions concernant la guerre et la paix et le genre de société qu’il veulent avoir – s’ils souhaitent une société dans laquelle la violence continue de s’épanouir, ou s’ils préfèrent une société où l’Humanité vit en paix, fraternelle. Existe-t-il le moindre espoir qu’ils soient capables de créer un monde plus pacifique que celui auquel nous nous sommes enchaîné.e.s ? Et pourquoi avons-nous connu un échec aussi lamentable en dépit de toute notre bonne volonté?

Je me souviens combien j’avais été choquée quand j’ai réalisé à un âge peu avancé que ceux qui décidaient du destin des nations et du monde entier n’étaient en aucun cas des dieux dotés de capacités extraordinaires ni de quelconque perspicacité divine. C’étaient tout simplement des humains, avec les mêmes faiblesses que moi. Mais ils avaient le pouvoir, et à n’importe quel moment, ils pouvaient prendre la décision la plus importante sur la base que n’importe quelle lubie leur inspirait à cet instant. Si les choses tournaient mal, la guerre pouvait se déclarer sur la base de la convoitise d’un seul pour le pouvoir, ou d’un désir de revanche, ou encore par sa vanité ou sa cupidité… Ou bien – et cela semblerait en effet être la raison la plus répandue – par une croyance profondément encrée en nous, celle de la violence en tant que remède le plus efficace à toute situation. De la même manière, une seule personne, sensée et bonne, pouvait parfois éviter la catastrophe, simplement en étant sensée et bonne, et en s’abstenant de toute violence.

Une seule conclusion était alors possible : le sort du monde reposerait dans les mains des individus. Alors pourquoi n’étaient-ils pas tous bons et sensés ? Pourquoi y en avait-il tant qui ne voulaient rien d’autre que la violence et le pouvoir? Est-ce que le mal était congénital chez certain.e.s ? Je ne pouvais le croire, et je continue à penser que ce n’est pas le cas. L’intelligence et les capacités intellectuelles sont congénitales, mais les enfants ne naissent pas avec une graine qui germe pour devenir bonne ou mauvaise. Ce qui décide si un enfant va devenir une personne chaleureuse, ouverte, confiante et empathique  ou bien un loup solitaire, impitoyable et destructeur, c’est le positionnement de ceux qui élèvent l’enfant dans le monde et lui enseignent le sens de l’amour, ou échouent à lui donner le toit que l’amour suppose. “Überall lernt man nur von dem, den man liebt,” disait Goethe, et cela doit être vrai. On apprend seulement des gens qu’on aime. Un enfant qui baigne dans l’amour de ses parents, les aime et apprend d’eux à développer une attitude aimante pour son environnement tout entier, il conserve ainsi cette attitude toute sa vie durant. Ce qui est une bonne chose même si l’enfant en question ne deviendrait pas l’un de ceux qui décident du sort du monde. Mais si cet.te enfant, contre toute attente, devient un.e de ceux ou celles qui décident du sort du monde, nous pouvons tou.te.s être reconnaissant.e.s si sa nature tend à l’amour plutôt qu’à la violence. Ainsi la personnalité de nos futur.es gouvernant.es ou politicien.nes serait forgée avant leur cinquième anniversaire – c’est fort regrettable mais exact.

Si nous regardons aussi loin que possible dans le passé et considérons comment les enfants ont été traités et élevés à travers les âges, force est de constater que bien trop souvent la norme a consisté à écraser tout soupçon de volonté chez eux, physiquement ou mentalement, en employant diverses formes de violence. Combien d’enfants ont reçu leur première leçon en violence, “von denen die man liebt”, de ceux qu’ils aimaient, de leurs parents? Combien d’enfants ont transmis ensuite cette leçon de génération en génération ? “ Qui aime bien châtie bien ”, nous a intimé l’Ancien Testament. Nombreux sont des parents qui ont suivi cet enseignement depuis, usant et abusant du bâton en appelant ça de l’amour. Il y a tant d’enfants vraiment gâtés aujourd’hui, tant de dictateurs, de tyrans, d’oppresseurs, de bourreaux – quelle sorte d’enfance ont-ils eu ? C’est une question très préoccupante qui nous concerne tous sans exception. Je crois que derrière chacun d’eux il y a un parent tyrannique ou une autre figure responsable de leur éducation, maniant le bâton ou le fouet.

La littérature pour enfants regorge d’histoires d’enfance amères mettant en scène des tyrans domestiques battant leur progéniture pour qu’elle obéisse ou se soumette et ravageant plus ou moins leur vie. Mais heureusement ils ne sont pas l’unique modèle. Il y a toujours eu des parents pour élever leurs enfants dans une atmosphère d’amour sans violence. Il est probablement vrai de dire qu’il faut attendre encore longtemps pour que les parents en général commencent à considérer leurs enfants comme leurs égaux, et leur octroient le droit de laisser leur personnalité se développer librement dans une famille caractérisée par la démocratie, sans oppression et sans violence.

Comment ne pas être découragé.e en entendant les protestations actuelles en faveur d’un retour aux vieilles méthodes?

Cette clameur gronde partout dans le monde en ce moment. Des gens exigent « une approche plus sévère », de « serrer la bride » et croient que cela contribuera à éradiquer les mauvaises habitudes de la jeunesse qu’ils attribuent à une trop grande liberté, à un manque de sévérité dans l’éducation. En réalité, c’est une tentative d’exorciser le diable avec l’aide de Belzébuth qui, à long terme, ne peut qu’entraîner plus de violence et creuser davantage le fossé entre les générations. Cette « approche plus sévère » qu’on exige pourrait avoir un effet superficiel que ces avocassiers interpréteront comme une amélioration. Jusqu’à ce qu’ils soient finalement forcés d’admettre que la violence n’engendre que la violence – comme elle l’a toujours fait.

De nombreux parents sont sans doute troublés par ces nouveaux courants, et commencent probablement à se demander s’ils ont mal fait, si une éducation non-violente est condamnable. Mais elle n’est condamnable que si elle est mal comprise. Une éducation non-violente ne consiste pas à laisser les enfants à la dérive, libres de faire ce qui leur chante. Cela ne signifie pas qu’ils doivent grandir sans aucun ensemble de normes – d’ailleurs ils ne le souhaitent pas. Les enfants comme les adultes ont besoin d’un ensemble de normes, d’un cadre pour évoluer, et les enfants apprennent plus de l’exemple de leurs parents que de quoi que ce soit d’autre.

Bien évidemment, les enfants devraient respecter leurs parents, mais détrompons-nous: les adultes devraient eux aussi témoigner du respect à leurs enfants, et ne pas mésuser des avantages naturels qu’ils ont sur eux. Ce qu’il serait beau de voir entre tous les parents et tous les enfants, c’est un respect mutuel et affectueux.

J’aimerais dire à tous ceux et celles qui réclament une approche plus sévère et des brides plus étroitement tenues ce qu’une vieille dame m’a confié un jour. Elle était une jeune mère à l’époque où les gens croyaient au « qui aime bien, châtie bien ». Même si elle n’y croyait pas, le jour où son petit garçon avait fait une grosse bêtise, elle décida de le punir pour la première fois de sa vie. Elle lui demanda d’aller chercher un bâton ou une baguette souple qui conviendrait à cet effet. Le petit garçon est resté dehors pendant un bout de temps. Il est finalement rentré en larmes et lui a annoncé : « Je n’ai pas trouvé de bâton, mais j’ai trouvé une pierre que tu peux me jeter ». En entendant ça, la jeune mère a également éclaté en sanglots, parce qu’il lui était soudain apparu comment son petit garçon voyait ce qui était sur le point de se produire. Il devait penser : « Ma maman veut me faire du mal, et elle peut aussi bien le faire en me jetant une pierre. » Elle l’a pris dans ses bras, et ils ont pleuré ensemble un long moment. Ensuite, elle a déposé la pierre en évidence sur une étagère de la cuisine en guise de rappel de la promesse qu’elle s’était faite alors: Jamais la violence!

Cependant, si nous élevons nos enfants sans violence ni brides autour de cou, produirons-nous une nouvelle sorte d’individus qui vivront dans une paix immuable et éternelle? Seul.e.s les auteur.trices. de livres pour enfants pourraient croire une chose pareille! Je sais très bien qu’il s’agirait là d’une utopie. Bien évidemment, il y a des nombreuses choses dont notre pauvre monde souffre et qu’il faudrait également changer pour atteindre la paix. Mais là où nous sommes, même si aucune guerre ne fait rage en cet instant, force est de constater que notre monde porte en lui une empreinte terrifiante de la cruauté, la violence et l’oppression. Nos enfants ne sont certainement pas aveugles. Ils voient, entendent et lisent chaque jour cette violence, et finiront par croire qu’elle est l’état naturel des choses. La moindre des choses à faire n’est-elle pas de leur montrer l’exemple d’une autre façon de vivre nos vies dans nos foyers ? Peut-être serait-ce une bonne idée que nous ayons tous une petite pierre posée sur l’étagère de la cuisine comme un rappel quotidien pour nous et nos enfants : Jamais la violence! Malgré tout, ça pourrait s’avérer à la longue une minuscule contribution à la Paix dans le monde ».

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Crédit photos  –  Annie Spratt via Unsplash, astridlindgren.se



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