Juliette: une orthophoniste passionnée

Aujourd’hui nous parlons vocation, nous parlons métier, nous parlons passion. Je vous propose de découvrir l’univers de Juliette, une jeune femme débordante d’énergie et dotée d’une force de conviction sans pareil. Orthophoniste en milieu hospitalier, elle nous partage son univers, son parcours, ses inspirations. Bonne lecture!

Peux-tu te présenter?

Je m’appelle Juliette, j’ai 27 ans et je travaille en tant qu’orthophoniste depuis un an à l’hôpital. Je possède une certaine fibre artistique et manuelle, et je suis avide de voyages: passe-temps qui me servent quotidiennement dans mon métier.

Quel est ton parcours?

Fille d’institutrice, j’ai toujours été poussée vers les apprentissages scolaires et extra-scolaires. Petite, j’aimais beaucoup l’école, mais plus l’aspect communautaire qu’elle représente que pour la discipline qu’elle exigeait. J’aimais l’émulation intellectuelle et les connaissances que l’on s’y faisait, mais j’étais très rêveuse et ne rentrais pas « dans le moule ». J’ai dû m’y glisser toutefois, car je suis rentrée dans un lycée assez élitiste. Après un bac ES, j’ai présenté plusieurs concours de grandes écoles. A côté de ça, ma formation musicale me titillait toujours, et j’ai longtemps caressé le rêve d’en faire mon métier. J’ai finalement atterri en double licence droit et langues à la faculté de Nanterre. Il s’est avéré que, finalement, je n’ai pas accroché avec le monde du droit : je pense qu’il s’agissait à la fois d’un manque de maturité et d’un manque d’intérêt.

Comment l’idée de devenir orthophoniste a-t-elle germé dans ton esprit?

Quitter le droit a été compliqué : non pas parce que j’abandonnais un rêve (ça n’a jamais été une vocation), mais parce que cela a été le point de départ d’une remise en question plus globale. La question n’était plus tellement de savoir quel métier je souhaitais exercer, mais quelle vie je m’imaginais avoir. On m’avait toujours poussée à être bonne élève, mais pour quoi ? Travailler dans une grosse « boîte », avoir des horaires de fou, se voir pousser des crocs acérés pour évoluer dans le monde du travail… Ce n’était pas le mode de vie que je désirais. J’ai alors réfléchi à un parcours complètement différent. Un parcours qui soit en adéquation avec mes valeurs, mes possibilités, et ma part créative. Avec l’aide de ma sœur infirmière, qui a toujours été une source d’inspiration pour moi et connaissait le milieu paramédical, j’ai commencé à envisager l’orthophonie. L’accouchement a été difficile, car je laissais derrière moi le rêve de la Power Woman que l’on m’avait inculqué. Je n’ai pas tardé à me rendre compte que j’étais pleine d’a priori sur cette profession, qui nécessite une certaine trempe et une grande force de conviction.

Choisir sa voie professionnelle n’est pas toujours évident, comment as-tu compris que ton choix te correspondait pleinement?

Je ne l’ai compris que récemment, en commençant à travailler activement. Mes 5 années d’études ont été difficiles car j’étais loin de chez moi et qu’ayant fait un mariage de « raison » avec la faculté de médecine, j’ai eu du mal à me mettre au niveau. J’étais aussi très fatiguée de cette exigence à la française qui veut qu’on soit les meilleur(e)s, mais sans nous montrer concrètement ce que sera notre métier. Face à mon premier patient, en élaborant mes premiers objectifs thérapeutiques concrets et en me rendant compte de la responsabilité qui m’incombait, j’ai réalisé que non seulement la technicité de ce métier me plaisait, mais que j’apportais réellement quelque chose aux gens.

Qu’est-ce que ton métier représente pour toi?

Il représente une grande source de plaisir. Chaque patient est pour moi une nouvelle énigme que je dois résoudre : dans l’anamnèse (l’historique médical du patient) peuvent se cacher des tas d’« indices » qui aident à comprendre pourquoi la personne en face de nous en est là où elle est. Ensuite, il faut faire un bilan pour regarder en détails les outils dont dispose la personne, et ceux qu’elle a perdu en chemin. Enfin, il faut construire un projet thérapeutique et proposer des choses concrètes et adaptées à la situation du patient pour lui permettre de se transformer. Ce travail d’ingénierie du langage et de la déglutition m’a permis de développer mon esprit scientifique, aspect de moi-même que j’ignorais jusqu’à présent car on m’avait étiquetée « littéraire » toute ma scolarité. On construit, on innove… C’est passionnant. Et puis, le don de soi dont je fais œuvre dans mon travail donne un sens à ma vie. J’en ai d’autres, aussi, bien entendu!

Quelle est ta journée type?

First, yoga time! C’est essentiel d’être en adéquation avec son corps et son esprit pour être disponible à l’autre. Ensuite, après un petit-déjeuner bien solide, je file à l’hôpital : j’arrive un peu avant 9h, je revois mon planning, lis mes mails, et prends mon premier patient. Dans la matinée, ça dépend : je travaille avec des personnes âgées qui sont fluctuantes de part leur âge et leurs pathologies, alors je m’adapte. Si quelqu’un est trop fatigué, je le laisse se reposer et le verrai plus tard-ou pas du tout, car on ne court pas après des séances obligatoires. Je dois aussi m’adapter à l’institution, et revoir mes séances en fonction des soins ou des réunions de travail. Le midi, je fais souvent des repas thérapeutiques avec mes patients dysphagiques (d’où la nécessité du pantagruélique breakfast). L’après-midi, je propose des séances de rééducation ou de bilans à des patients en hôpital de jour. Cette journée est émaillée d’importantes rencontres pluridisciplinaires formelles ou informelles ou l’on discute des situations des patients, de leur évolution, de leur humeur du jour. Cet échange est essentiel à la collecte des informations qui vont permettre d’avancer dans la réadaptation, et c’est ce que j’apprécie le plus à l’hôpital. Enfin… je rentre m’accorder une détente bien méritée!

Tu es très douée en langues étrangères, est-ce que cela représente un atout dans ton travail ?

Oui, incontestablement : je pense que même parler la langue de Tolkien peut être un atout pour une orthophoniste, dans la mesure où nous devons être aguerri(e)s aux différents codes qui existent et qui sont notre base de travail. Il m’est déjà arrivé de faire des séances en russe avec un petit garçon, ou un bilan de déglutition en anglais chez un patient étranger. Toute forme de communication peut nous être utile ! Récemment, un de mes patients présentant un manque du mot important s’est aidé de la racine latine d’un verbe pour le retrouver en français… Je ne pouvais pas l’accompagner sur cette voie car mes derniers cours remontaient à bien longtemps, mais j’étais très heureuse de voir qu’il avait trouvé lui-même cette technique et l’y ait encouragé ! Peut-être devrais-je m’y remettre…

Selon toi, quel est le meilleur moyen pour garder l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée ?

S’accorder des temps de pause pour se reconnecter à soi-même et être ainsi plus disponible aux autres.

Ton métier demande beaucoup de rigueur et d’organisation. As-tu des astuces à partager avec nous pour rester efficace et organisée ?

Tout d’abord, se fixer des limites en terme de temps. Je travaille à la « tâche» et non au volume horaire : mon objectif est de voir tous les patients qui en ont besoin dans une journée de travail relativement courte. Je dois donc estimer le temps de réalisation de chaque chose et prioriser les objectifs pour ne pas me sentir débordée. De cette obligation est née une nécessité de concision. J’ai développé un mode de pensée et de rédaction qui limite le superflu pour n’aller qu’à l’essentiel. Sur la forme, cela permet de mieux faire passer l’information au lecteur de notre bilan, par exemple. Sur le fond, c’est une rigueur qu’il faut conserver au quotidien pour rester en conformité avec nos objectifs thérapeutiques. Cibler ne signifie pas forcément limiter. Et enfin, ne jamais procrastiner: si ça peut être fait aujourd’hui, c’est bien. Mais si ça avait pu être fait la veille, ç’aurait été mieux! C’est toujours du temps libéré et réinvesti dans une tâche davantage d’actualité. Attention toutefois à ne pas se « débarrasser » des objectifs.

Quelles sont tes différentes sources d’inspiration au quotidien?

Tout ce qui peut me mettre en contact avec le vécu, l’expérience mais aussi l’imaginaire des autres, via tous les supports possibles. Mes lectures, scientifiques et non scientifiques, me permettent d’actualiser mes connaissances et d’expérimenter des points de vue différents du mien. Elles me confrontent à l’écrit, qui est un medium de prédilection de la communication : mais il ne faut pas oublier que l’écriture est aussi un art graphique. Aussi, je m’intéresse à tout ce qui a trait à ce domaine pour comprendre ce qui anime les gens et comment ils l’expriment, de quelque manière que ce soit. Mes écoutes aussi : podcasts, documentaires télévisuels… me permettent de me frotter aux voix et à la communication extra-verbale. Mon livre préféré du moment est Les sept mariages d’Edgar et Ludmila de Jean-Christophe Rufin, magnifiquement bien écrit sur la vie, surtout de couple, les hauts et les bas, l’importance de s’accrocher. Côté podcast, traditionnellement l’été je réécoute toutes les émissions d’André Manoukian sur la musique. Ça me berce et m’instruit. J’aime son côté à la fois décalé et élégant, et puis sa voix… Enfin, mes expériences personnelles influencent ma pratique. J’ai récemment repris la danse, que j’avais longtemps arrêtée. Le « ré-apprentissage » cette discipline exigeante m’a amenée à la comparaison avec la « ré-éducation » que font mes patients : une chose qui nous était familière et dont on a oublié les étapes car inculquées dans l’enfance doit être réappris. J’ai pris conscience de la frustration et de la difficulté à laquelle on pouvait être confronté dans une telle situation, et je pense que cela m’a apporté de nouvelles qualités empathiques.

 

Merci infiniment Juliette, ce fut un plaisir d’échanger avec toi.  J’espère que la découverte de son parcours vous aura plu tout autant qu’à moi!

Crédit photos  –  Annie Spratt via Unsplash

2019-11-26T21:35:10+00:00 31. 7. 2019|Belles rencontres|0 Commentaire

Laisser un commentaire