Astrid Lindgren: être un phare dans la tempête

Astrid Lindgren: être un phare dans la tempête

Le 14 novembre 2019 à Filmhuset à Stockhom a eue lieu la conférence « Courage, pouvoir et compassion » – Mod, makt och medkänsla, dédiée à Astrid Lindgren et l’héritage moral de son œuvre dans le monde contemporain.  Un nom parfois méconnu en France alors que les livres de cette autrice suédoise ont fait rêver des millions d’enfants dans le monde entier. Elle est morte 28 janvier 2002 et son enterrement digne de celui d’un chef d’État a eu lieu le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes. Forte et rebelle, indépendante, généreuse et attentive aux autres, optimiste et résiliente, Astrid Lindgren a connu de nombreux hauts et bas tout au long de sa vie. Le chercheur danois Jens Andresen la qualifie de « Fifi Brindacier dans le siècle » en faisant référence à l’un de ses personnages les plus connus- Pippi Längstrump (littéralement « Pippi Longues-Chaussettes », traduite par Fifi Brindacier en français). Je vous propose de revenir sur la vie d’Astrid Lindgren, qui n’a jamais cessé de plaidoyer pour les droits des femmes et des enfants et pour une enfance libre.

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Astrid est née dans une famille paysanne dans la province suédoise de Småland (sur la photo elle est la troisième personne en partant de gauche). Ses parents ont élevé leurs enfants dans la tradition luthérienne, tout en leur donnant une liberté totale pour tout ce qui était des jeux et de l’amusement. L’enfance de Lindgren se retrouve dans nombre de ses livres : Emil, le personnage principal de Emil (anciennement Zozo la Tornade en français) est Gunnar, le frère aîné d’Astrid ; Madicken de Junibacken, du livre éponyme – sa meilleure amie avec qui elle grimpait aux arbres et aux toits. Les jeux et les aventures des enfants de Bullerby (The Six Bullerby Children) sont entièrement basés sur les événements de l’enfance de l’autrice.

En 1924, Astrid, alors âgée de 16 ans, est l’une des premières à soutenir des émeutiers qui sont arrivés dans la petite ville patriarcale de Vimmerby: elle coupe court ses cheveux et porte un costume d’homme, s’attirant la critique de ses proches. Puis elle devient stagiaire dans le journal local Vimmerby Tiding, où elle effectue des relectures et rédige de courts rapports. Quelque temps après, elle entame une liaison avec le propriétaire du journal, Reinhold Blomberg: il a 30 ans de plus, est marié et a sept enfants de son premier mariage. Le fils d’Astrid, Lars, naîtra en 1926. On ne découvrira qui est son véritable père qu’en 2014.

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« J’ai grandi dans une famille très respectée, mes parents sont très religieux. Notre réputation n’a jamais été entachée – en fait, non seulement la nôtre, mais celle de notre lignée toute entière. Je me souviens encore comment, avant même la naissance de Lasse, maman s’indignait quand une jeune femme avait un enfant dit « illégitime ». Et puis ça m’est arrivé à moi », a écrit plus tard Lindgren dans une lettre à une femme dont l’enfant était élevé dans la même famille d’accueil que son fils. Jusqu’à l’âge de trois ans, Lars a vécu dans une famille d’accueil près de Copenhague. Astrid a gardé un souvenir douloureux de cette période assez sombre pour elle jusqu’à sa mort.

En 1929, Astrid devient secrétaire à la Royal Automobile Club (KAK) à Stockholm, et deux ans plus tard, elle épouse son patron, Sture Lindgren. En automne 1931, Astrid et Sture emmènent Lars chez eux à Vulcanusgatan. Les années qui suivent, Astrid restera à la maison avec son fils et lui racontera des histoires qu’elle inventera pour lui au fur et à mesure. Elle note les plus réussies et, en 1933 son frère  Gunnar l’aidera à les publier dans le journal Stockholms-Tidningen et le magazine Landsbyugdens juhl, où il a quelques connaissances , pour donner un coup de main à sa sœur en manque d’argent. Astrid qualifiera plus tard ces histoires de stupides, mais elle continuera à écrire et enverra ses manuscrits à d’autres magazines.

En 1944, Astrid soumet son premier long manuscrit, Pippi Longstocking, à Bonniers, qui refuse de le publier. La même année, son roman Britt-Marie Unburdens Her Heart remporte le deuxième prix, 1200 couronnes, lors d’un concours de livres pour jeunes filles tenu par la jeune maison d’édition Raben & Sjögren. Le propriétaire, Hans Rabén (à gauche sur la photo), était terriblement déçu qu’une femme au foyer ordinaire remporte le concours, mais malgré cela, un an plus tard, il accepte de publier Pippi. Le livre connaît alors un succès incroyable, et en 1946, Astrid se voit proposée le poste d’éditrice dans la même maison d’édition. Elle y travaillera jusqu’à sa retraite en 1970.

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Tous ses livres ont été et continuent d’être publiés chez Raben et Sjögren. Lorsqu’on lui demandait ce que devrait être un livre pour enfants, Lindgren répondait: « Il doit être bon. Je vous assure que j’ai beaucoup réfléchi à cette question, mais je n’ai pas trouvé d’autre réponse: il doit être bon. »

Son époux Sture décède en 1952. Surmonter sa mort lui a été difficile, même si de nombreuses années plus tard, elle a avoué dans une lettre à son amie allemande Louise Hartung: « Il n’y a pas d’homme au monde qui puisse me séduire avec un nouveau mariage. L’opportunité d’être seule est juste un bonheur incroyable: prendre soin de soi, avoir sa propre opinion, agir de manière indépendante, décider par soi-même, organiser sa vie, dormir, réfléchir, oh-oh-oh-oh! »

Dans les années 1950-1960, Astrid Lindgren a écrit ses livres les plus célèbres : Mio, mon Mio (1954), Karlsson sur le toit (1955-1968), Rasmus et le vagabond (1956), Madicken/Mardie (1960), Emil (1963), Nous, à Saltkråkan (1964). En 1958, elle reçoit le prix Hans Christian Andersen, prix le plus prestigieux de la littérature jeunesse.

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Dans les années 1970, Astrid participe dans les débats publics et essaie de raisonner des skinheads en rédigeant une chronique dans le journal Expressen. En 1976, en remplissant une déclaration d’impôts, elle découvre que ses impôts représentent 102% de ses revenus! Cet événement est à l’origine de son célèbre conte satirique Pomperipossa in Monismania, dans lequel elle se moque ouvertement de la politique fiscale suédoise de l’époque. Le conte a été publié par Expresssen, et a fait beaucoup de bruit dans tout le pays, initiant un débat sur les réformes du système fiscal suédois.

 

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Au début des années 1950, revenant du travail le soir et passant par Tegner Park, Astrid vit un garçon assis seul sur un banc. Elle le suivit discrètement jusqu’à l’entrée de la maison 13B, rue Uplandsgatan: c’est ainsi qu’est né Bosse, un enfant mal aimé, vivant dans une famille d’accueil, devenu le personnage principal de Mio, mon Mio (1954). Le héros vit également sur Uplandsgatan, subit les abus, est harcelé par sa famille d’accueil et rêve d’avoir un vrai père. Le thème de la solitude et de l’orphelin est présent dans presque tous les livres d’Astrid : Mio est adopté, Pippi est devenue orpheline, Rasmus du livre Rasmus le vagabond (1956) fuit son orphelinat… On pourrait imaginer que c’était une façon de raconter son vécu douloureux lié à la séparation avec son propre fils. Le livre sur Mio a complètement changé le rapport à la littérature de jeunesse en Suède. C’est ainsi que le professeur Olle Holmberg, qui jouissait d’un grand prestige dans les cercles littéraires, a écrit dans un compte rendu pour le journal Dagens Nyheter que « les livres pour enfants méritent d’être considérés avec autant de sérieux que ceux pour adultes ».

 

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Le cycle de Karlsson se compose de trois livres: Karlsson sur le toit (1995), Le retour de Karlsson (1962) et Le meilleur Karlsson du monde (1968). Les suppositions sur la création de cet étrange personnage se multiplient au fil des ans. Les critiques suédois ont noté à plusieurs reprises qu’Astrid avait copié son personnage sur M. O’Malley, l’un des personnages principaux d’une bande dessinée américaine de Crockett Johnson. On y voit une créature avec des ailes de libellule roses ressemblant à une hélice qui vole à travers la fenêtre d’un petit garçon, Barnaby Baxter, alors que celui s’apprête à aller se coucher. M. O’Malley faisait environ 90 centimètres de haut et était membre de la Elves, Leprechauns, Gnomes, and Little Men’s Chowder & Marching Society. En guise de baguette magique, l’homme-fée utilisait un cigare à moitié fumé. Selon une autre version, le prototype de Karlsson était Mr. Lilyvale, l’ange de la mort de l’histoire In the Twilight Land. Mr. Lilyvale est l’équivalent suédois d’Ole Lukøje du conte de fées du même nom d’Andersen. Dans le livre de Lindgren, il apparaît au garçon malade Göran et l’emmène dans son pays, où « plus rien n’a d’importance ». Une nuit, Göran et Lilyvale survolent Stockholm, tout comme le feront un peu plus tard Petit-Frère et Karlsson, sauf que le vol de Lilyvale n’a rien d’amusant. Lindgren n’a pas caché le fait que la famille Svantesson a la même adresse que sa propre famille -12 Vulcanusgatan à Stockholm.

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Dans son livre Emil de Lönneberg Astrid raconte la vie d’un petit garçon vivant avec sa famille dans une ferme appelée Katthult, à Lönneberga (près de Vimmerby où l’autrice a grandi). Toutes les farces et les péripéties d’Emil sont racontées par sa mère qui notait tout dans un petit cahier. Emil, vif et curieux, est devenu l’un des personnages préférés d’Astrid Lindgren. Pour écrire ces histoires, Lindgren se servait non seulement des récits sur l’enfance de son frère Gunnar, mais aussi des histoires que son père lui racontait, ainsi que des phrases dites par son fils, son neveu et ses nombreux petits-enfants. Les aventures d’Emil recréent l’image d’une enfance insouciante en pleine nature, qui, comme Astrid Lindgren elle-même l’a souvent remarqué dans des lettres ou des interviews, manquait tellement aux enfants de la ville.

L’histoire d’Emil soulève le sujet de violence domestique et d’adultisme. Selon Jens Andersen, il y a une véritable lutte de pouvoir entre le petit Emil et son père.« Cette lutte naît soit de la peur du père que son fils ne le surpasse, soit du désir indomptable du fils de dominer son père. Elle prend encore plus d’ampleur lorsque le fils se montre plus intelligent, plus malin, plus humain et inventif que son père. » Emil n’évite les coups et les punitions que grâce à sa mère, qui le cache dans la grange.

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© astridlindgren.se

Astrid considérait qu’il était totalement inacceptable de battre des enfants. En 1978, elle devait recevoir le prestigieux prix de la paix des libraires allemands. Dans son discours, Never Violence! l’autrice s’est exprimée sur la violence et la tyrannie, principalement la violence domestique dont sont victimes les enfants. Une personne qui a été battue dans son enfance est plus susceptible de devenir un(e) adulte blessé(e) et de perpétuer cette violence à son tour. Pour arrêter les guerres et poser les bases pour de sérieux changements politiques dans le monde, il faut commencer par changer l’éducation des enfants. Les organisateurs de l’événement ont estimé que le discours était provocateur et ont demandé à Lindgren de le modifier. En réponse, l’autrice a dit qu’elle n’assisterait pas à la cérémonie, après quoi on l’a autorisé de garder son texte intact. Cet engagement de Lindgren a profondément changé la vision de l’Enfant dans la société suédoise. En 1979, la Suède a adopté une loi interdisant les châtiments corporels sur les enfants.

D’ailleurs, Astrid Lindgren recevait des milliers de lettres d’enfants et d’adultes et essayait de répondre à chacune d’entre elles! En 1971, elle en reçut une d’une fille de 12 ans, Sarah, la demandant la chose suivante:« Voulez-vous me rendre HEUREUSE? » Une longue correspondance entre Astrid et Sarah a été rendue publique grâce au livre intitulé I keep your letters under the mattress publié quelques années après la mort de l’autrice. Une différence d’âge de 50 ans n’a pas empêché la naissance d’une sincère amitié et des conversations sur l’amour, la mort, la rébellion, la liberté et Dieu.

Après la mort d’Astrid Lindgren, le gouvernement suédois a presque immédiatement créé un prix commémoratif en son honneur pour tout ce qu’elle a accompli dans le domaine de la littérature de jeunesse. Aujourd’hui, c’est le prix le plus important dédié à la littérature de jeunesse, avec une récompense de 5 millions de couronnes (plus de 550 000 euros). En terme de récompense financière, il se place juste après le prix Nobel de littérature. Un bel hommage, n’est-ce pas?

Sources: Ljunggren K. Läs om Astrid Lindgren.Stockholm, 1992 / Schwetz K. Översättaren som medförfattare. Översättarens språk och uttryckssätt i den ryska översättningen av Pippi Långstrump. Göteborg, 2010 / Skott S. En bok om Astrid Lindgren. Stockholm, 1977 / Westin B. Children’s Litterature in Sweden. Stockholm, 1997

Crédit photos: © astridlindgren.se © Rabén & Sjögren



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